Interview de Boncana Maiga
Le Mali indépendant a 50 ans. La musique malienne, avec lui, a gravi des échelons. C'est pour avoir une topographie de cette dimension de la culture que ''Bamako-Hebdo'' a sollicité le concours d'une icône de la musique, en l'occurrence Boncana Maïga dit Maestro. Il a beaucoup voyagé, beaucoup vu et beaucoup retenu avec ses séjours au Mali, à Cuba, en RCI, en France, au Sénégal, etc. C'est donc un globetrotteur de la musique africaine, voire mondiale, qui s'est prêté à nos questions, dans le cadre d'une interview exclusive.
Bamako-Hebdo : En tant que référence dans le domaine musical, quelles appréciations faites-vous de l'évolution de la musique malienne durant les 50 années passés ?
Boncana Maïga : Dans les années 60, les musiciens apprenaient à jouer de leurs propres instruments. Il n'y avait pas de l'informatique pour faciliter le travail. Il y avait vraiment de vrais musiciens. Soit on maîtrisait son instrument, soit on ne le maitrisait pas. C'était pareil pour la chanson. Raison pour laquelle, les musiciens de cette période se trouvent meilleurs que ceux de maintenant, parce que bien formés. De nos jours, avec l'arrivée de l'informatique, la majorité des jeunes se laissent emporter par la facilité. Malgré cette facilité, je peux dire qu'il y a une nette évolution ces dernières années, d'autant plus que les prestations des artistes maliens sont sollicitées dans le monde entier, contrairement à l'ancienne époque où nous n'étions vraiment pas connus.
Bamako-hebdo : En cette année du Cinquantenaire de notre pays qu'entreprenez-vous pour marquer l'événement ?
B.M : La Commission nationale du Cinquantenaire m'a confié une mission, celle de faire une symphonie pour les hautes personnalités invitées. Je me suis mis à la tâche, avec un comité d'appui qui a sélectionné les chansons qui vont être exécutées par les musiciens et chanteurs. Nous formons à cet effet un groupe de plus de quarante personnes pour exécuter cette mission. Nous avons décidé de sélectionner les chansons en tenant compte des réalités des décennies qui ont marqué le Mali, notamment les décennies 60, 70, 80, 90 et 2000. La musique retentira aux sons du bon vieux temps, sous ma coordination. Nous mettons tout sur pied pour essayer de faire plaisir d'abord aux Maliens et ensuite aux hautes personnalités qui seront présentes pour cet évènement et pour mériter la confiance de la Commission nationale du Cinquantenaire.
Les dernières lignes chronologiques de votre CV montrent un Boncana Maïga présentateur de " Star Parade " sur TV5 Monde. Pouvez-vous nous dire comment vous êtes arrivé à TV5 ?
B.M : Avant TV5 Monde, dans les années 90, Star parade était sur CFI (Canal France International). Quatre ans plu tard, il y a eu la fusion TV5 - CFI avec un seul PDG pour l'ensemble. Dès cet instant, je me suis approché des dirigeants pour leur adresser mes compliments, mais tout en attirant leur attention sur le fait qu'il n'y avait aucun programme musical pour l'Afrique et en plus animé par un musicien africain. Ils ont pris mes propos en compte et c'est ainsi qu'est née Star parade en 2000. En dix ans, je n'ai reçu que des félicitations, vu le rendement de cette émission qui fait beaucoup dans la promotion de la musique africaine.
Où exactement enregistrez-vous l'émission Star parade ?
B.M : Star parade est une émission hebdomadaire enregistrée et réalisée au Mali, dans un très beau décor et dans les meilleures conditions car il y a tout ce qu'il faut pour bannir le sabotage.
Dans la même lancée, votre chef d'œuvre actuel est " Tounkagouna " Quel est son objectif ?
B.M : Tounkagouna est une émission comme Star parade. La différence est que Tounkagouna est non seulement pour la promotion des jeunes musiciens, mais aussi elle assure la relève musicale au Mali. Elle a trois volets : D'abord la formation, volet très large englobant l'initiation en montage vidéo, le cadreur caméra, l'animation musicale et télévisuelle et enfin la formation musicale. Dans ce dernier volet, j'organise un concours chaque année et les meilleurs candidats sont sélectionnés. On les produit, leur trouve des stages et des contrats en les mettant ainsi sur le chemin de la vie professionnelle musicale. Ils sont suivis par des formateurs professionnels à l'instar d'Adama Kouyaté, Marilyn Kacondé (présentatrice à la télévision congolaise) et Aladji Touré le grand bassiste camerounais.
Le 2ème volet de l'émission c'est l'invitation des personnalités de notre pays sur le plateau, dans le but de faire connaître aux jeunes le rôle des institutions du pays et leurs dirigeants.
Le 3ème volet consiste à inviter les artistes internationaux et nationaux qui dans leur prestation servent de modèles aux jeunes musiciens à travers leurs messages.
Le champ d'un artiste, ce sont ses productions de K7, disques, CD etc. mais, hélas, des prédateurs que sont les pirates inondent les marchés de produits contrefaits. Quelle est votre position par rapport à ce fléau qui risque de ruiner l'industrie musicale ?
B.M : Au Mali, de nos jours, il n'y a plus de producteur professionnel à cause des pirates. C'est malheureux. Aucun producteur, de nos jours, ne prend le risque d'investir des moyens dans un album pour ne rien engranger en contre partie. A ce rythme, l'avenir de la musique malienne est en danger d'autant plus que la qualité musicale n'y est plus. A défaut d'avoir des producteurs, presque tous les musiciens maliens s'autoprogramment et s'autoproduisent (rires). Et ça c'est très grave. Nous les artistes, ne pouvons rien faire sans l'aide du gouvernement. C'est à eux de voter les lois à l'Assemblée nationale à ce sujet. Je prends l'exemple du Sénégal. L'autre jour, je regardais une chaine de télévision de ce pays et j'ai appris que les autorités ont saisi des stocks de cassettes et CD piratés, d'une valeur de plus d'un milliard et les ont détruits en les brûlant. Pareilles techniques peuvent amener les pirates à baisser les bras.
Présentateur, arrangeur, compositeur, guitariste, flûtiste … ça ne vous étouffe pas ? N'y a-t-il pas des risques de dispersion ? Comment vous y prenez-vous?
B.M : Non, je ne suis pas étouffé car, généralement, on s'étouffe quand on force. Tel n'est pas mon cas. Avec 50 ans d'expérience musicale, Professeur de musique pendant 20 ans au conservatoire d'Abidjan et même en France, je suis expérimenté. Certes on ne finit jamais d’apprendre. Et c’est d’ailleurs ce que je le fais même sur le plateau pendant mes émissions. J'ai aussi des collaborateurs très dynamiques qui m'épaulent et qui m'aident dans l'accomplissement de toutes ces tâches, à l'instar de Aïssata Cissé qui est l'une des plus belles voies de la radio au Mali, grande journaliste et animatrice radio actuellement à la retraite. Ça fait deux ans que nous travaillons ensemble. Elle s'occupe des questionnaires des invités qui passent sur le plateau de Tounkagouna. Mamita Keïta, quant à elle, est une jeune étudiante qui suit une formation pratique avec moi depuis 8 mois. Elle s'occupe de l'encadrement des jeunes mis en compétition dans l'émission Tounkagouna, et j'avoue qu'elle est sur des bonnes voies. Je n'oublie pas tous mes collaborateurs à qui je dis merci.
De par votre expérience, comment entrevoyez-vous l'avenir musical du Mali ?
B.M : Il faut trouver la solution efficace pour vaincre la piraterie pour qu'il y ait plus de qualité musicale discographique. Si les artistes continuent à s'autoproduire, il y aura de moins en moins de qualité musicale parce qu'on n'aura pas le temps de mûrir les œuvres avant de les enregistrer. Il faut absolument qu'il y ait cette volonté politique pour encourager les artistes à faire de la meilleure production. C'est ce qui fait avancer la musique.
Quel message avez-vous à l'adresse du monde musical malien, de la jeunesse beaucoup plus tentée par une vedettisation précoce que par le travail de rigueur?
B.M : La musique est un métier. C'est de l'art bien sûr, mais il faut l'apprendre. C'est vrai qu'il y a des personnes qui sont douées, mais le don n'est rien si on ne le travaille pas. Dans les studios, aujourd'hui, tout le monde y entre avec la programmation et la chanson est faite rapidement, sans toutefois apprendre les techniques de la musique, encore moins ce qu'est la musique. Je dis aux jeunes que c'est bien d'avoir le succès immédiat, mais c'est une feuille de paille. Les feuilles de paille ne durent pas, elles se fanent vite. Il faut que ce métier soit pris au sérieux pour l'apprendre sérieusement.
Interview réalisée par Clarisse P. Njikam