Les marguerites ne poussent pas dans le désert « Birama Konaré » : Un regard critique sur ce Mali au destin compromis par l'injustice et le désespoir
Après une brillante entrée dans le cercle des écrivains maliens en 2003, avec " La Colline sur la tête ", le jeune Birama Konaré a confirmé son immense talent d'auteur engagé avec " Les Marguerites ne poussent pas dans le désert ", publié en septembre 2010 par les éditions Jamana. Crise scolaire et identitaire, chômage, émigration clandestine, droits de la Femme, mariage arrangé… ainsi que des questions essentielles sur le développement sont au cœur de ce séduisant recueil de six nouvelles.
Les Marguerites ne poussent pas dans le désert " de Birama Konaté est avant tout un fidèle reflet du vécu quotidien dans la société malienne d'aujourd'hui, surtout de la Malienne en quête permanente de liberté, d'affranchissement des pesanteurs socioculturels…, bref d'émancipation ! Il s'agit en effet de portraits de femmes (Sira Gueye, Marguerite Jenepo, Bintou Coulibaly et Aïcha Barry), victimes de la société malienne. " Je voulais leur donner la parole, dénoncer l'injustice sociale, le mariage forcé, les violences conjugales, la pauvreté ", expliquait B. Konaré dans un article consacré par le quotidien français, Libération, à l'édition 2010 du festival Etonnants Voyageurs.
La résignation féminine (Sira…) est très bien présente dans cette œuvre bien inspirée et bien écrite à travers Sira envoyée dans le coma par un mari violent et handicapée par la suite. Mais, elle refuse de porter plainte pour divorcer. " Je ne peux pas lui faire de tort. Je ne me suis pas mariée qu'à lui… Je suis une épouse dans le domicile familial de ses aïeux et de son père qui me considère comme sa fille. Comment pourrais-je envoyer un frère en prison ? Comment pourrais-je me séparer du père de mes enfants ? Le mariage n'est pas aisé. J'ai donné le souffle, je suis une mère. Je suis là pour construire un foyer et non le détruire. Des dizaines de femmes sont entrées dans cette famille avant moi et aucune n'a jamais lavé son linge sale dehors ", répondit Sira au jeune commissaire qui l'encourageait à donner une bonne leçon à son époux qui a brisé sa vie.
De la même manière qu'il ne faut pas s'attendre à ce que ces traditions de résignation évoluent de si tôt, il est aussi utopique de voir des " Marguerites " pousser dans le désert. Une façon pour le jeune auteur, qui a été l'une des vedettes de la dernière édition du Festival " Etonnants Voyageurs " à Bamako, de dissuader la jeunesse africaine à ne pas s'aventurer dans l'émigration clandestine.
Un discours qui, sans doute, passera mal auprès d'une génération qui ne croit plus à leur patrie et qui n'a aucun espoir de s'y accomplir économiquement et socialement. " Dans le pays où nous vivons, dans la sécheresse qui nous habite, dans l'indifférence du monde entier, il n'y a aucun espoir. Jamais aucune marguerite ne poussera dans le désert ", déplore le brillant nouvelliste engagé. Toutefois, partir n'est pas forcément la solution aux préoccupations de la jeunesse malienne voire africaine. Partir, c'est abandonner le combat, c'est se résigner. Il faut plutôt rester pour se battre, pour contraindre les dirigeants à changer et à se préoccuper réellement du sort du pays. Et surtout que, comme le dit si bien Birama, " Tout comme le soleil se lève et se couche, tout finit, même la pire des souffrances ".
Mariage, amour et trahison
Ce recueil évoque aussi le mariage forcé sur fond d'amour et de trahison dans une société où déclarer et vivre ses sentiments ou ses passions romantiques n'est plus un tabou. Aujourd'hui, les jeunes et des adultes complexés ou frustrés crient " leur amour " comme des " cinglés " et sans aucune gêne. Et pour vivre cet amour, ils sont déterminés à humilier leur famille, à salir leur honneur, à haïr leur culture et à piétiner la loi. Et pourtant, il faut plus pour dissuader les parents comme ceux de Bintou Coulibaly (personnage d'une des nouvelles), troquer leurs filles dans des mariages précocement arrangés au détriment de l'amour !
" Même le parking n'est plus gratuit à Bamako, mais on voudrait que l'amour d'une femme le soit ", critique Birama Konaré. Non ! Cela doit se mériter ! Mais, mariés contre leur gré et surtout contre leur cœur, les filles ne tardent pas à trouver des astuces pour se venger tout en prenant leur plaisir ailleurs. " Fais-toi belle, montre à tes coépouses que tu es jeune et vigoureuse… Sors de ta maison, vis ta vie et couvre de bonheur l'élu de ton cœur, car à cet âge on a bien un amoureux ", conseille une dame à la jeune Bintou, mariée à un oncle contre sa volonté.
Quant au vieux vicieux et friand de chaire fraiche, " brise-lui le cou. Voitures, villas, voyages, bijoux… Dépouille-le jusqu'à ce qu'il s'endette pour satisfaire tes besoins. Sois impitoyable et tu verras que d'ici quelques années, il s'en ira avec une crise cardiaque ", conclut cette esclave d'un mariage imposé au nom des us et coutumes ou des intérêts matériels d'une mère ou d'un proche parent. Cette nouvelle, " Bintou Coulibaly ", reflète tout l'engagement du talentueux écrivain en faveur de l'émancipation des femmes. Ainsi, il touche du doigt les discriminations, les misères, les frustrations, les déceptions, l'instrumentalisation que nos mères, sœurs, épouses, filles… subissent tout au long de leur vie.
Corruption, crise scolaire et insouciance générale
Ce recueil est aussi un pamphlet contre cette " République d'escrocs " qu'est devenu le Mali. Un Etat où on ne fait pas plus d'un mois de prison pour avoir détourné des milliards alors que des pauvres journalistes sont embastillés pour une supposée offense. Ce pays où ceux qui détournent les deniers publics sont toujours promus à de plus hautes responsabilités, notamment dans des projets stratégiques supposés aider les populations à sortir de la misère.
Ces loups protégés, mais insatiables, finissent toujours par détourner tous les financements à travers des budgets de fonctionnement faramineux ou des sociétés fantômes qui s'adjugent tous les marchés dans la totale impunité.
La République est devenue ce pays où les supposées " Grandes dames " ne sont que les " yeux des cochons " et n'ont d'autres occupations que leur trouver des " gamines les plus fraîches moyennant des voyages à l'étranger, des fonds de commerce… Au cas où elles n'en trouvent pas, elles passent elles-mêmes à la casseroles, oubliant maris et enfants ".
" Les Marguerites ne poussent pas dans le désert " est aussi un cri de révolte contre ce pays où l'éducation et l'enseignement sont sacrifiés sur l'autel des intérêts. Des politiciens maquillés en syndicalistes pour empêcher un ministre de l'autre parti rival de mener à bien des reformes novatrices ! Des dirigeants de l'Aeem qui décrètent des A.G (Assemblée générale) pour empêcher un contrôle qui n'arrange pas un élève ou une étudiante médiocre prête à céder son honneur pour l'empêcher. Des professeurs qui encouragent la médiocrité contre des notes sexuellement ou financièrement transmises, des enseignants sans aucune vocation ou pédagogie, des programmes inadaptés,…. Voilà le sombre tableau de l'enseignement au Mali dénoncé par cette belle et courageuse plume.
" Camarades… Camarades, on dit stop ! Il y a trop de problèmes au sein de l'école malienne. Les profs sont zélés. Ils organisent des interros sans nous consulter… ", lit-on dans le recueil (Aïcha Barry).
" Dans une insouciance totale, comme si demain des aïeuls allaient se lever de leur tombe pour construire le pays à leur place, les jeunes maliens retournent chez eux, dans leur lit, dans leur Grin. Pendant ce temps, Baïkonour lance la fusée qui amènera la relève à la Station Iss (Station Spatiale Internationale) ", déplore le jeune intellectuel qui est aussi l'auteur de " La Colline sur la tête ". Et pourtant, les A.G sont toujours conclues par le slogan : Osez lutter, c'est oser vaincre ! On ne peut s'empêcher de se demander : vaincre quoi ou qui ? Pas en tout cas l'obscurantisme et le sous-développement. Parce qu'à ce rythme, c'est une société de médiocrité que nous sommes en train de bâtir… Oser lutter, c'est avant tout se battre pour réaliser ses ambitions, ses rêves et hisser son pays dans le gotha des nations développées. C'est surmonter les obstacles pour s'accomplir en tant que futur cadre compétent et intègre au service d'une nation à refonder. Osez lutter, c'est donc oser résister à la tentation de la facilité, des sorties intempestives, des succès scolaires achetés par tous les moyens…
Un esprit indépendant épris de justice
" Les Marguerites ne poussent pas dans le désert " est réellement le miroir de la société malienne d'aujourd'hui, un regard sans complaisance ni concession sur ce Mali voire cette Afrique au destin hypothéqué par des élites médiocres et corrompues qui s'appuient sur des bourgeoisies dont l'opulence insolente va toujours contraster avec l'extrême misère de la majorité de la population. Ce n'est pas par hasard que l'œuvre est dédiée à " mon ami Zongo (le journaliste Norbert Zongo assassiné par le régime burkinabé pour son engagement en faveur des sans voix, Ndlr), trop tôt parti ". Cet engagement ne surprend pas pourtant de la part de ce jeune écrivain qui, sans être un écorcé vif, a de la suite dans les idées et est allergique à toutes les formes d'injustice.
Cet esprit indépendant, cette soif de liberté et de justice, il l'avait déjà manifesté dans " La Colline sur la tête ", un récit autobiographique publié en 2003 par Cauris Editions. Ce coup de génie littéraire a été suivi en septembre dernier par ce recueil de nouvelles baptisé " Les Marguerites ne poussent pas dans le désert ". Né dans une famille d'intellectuels avec une grande partie de l'adolescence passée dans un palais présidentiel (fils du président Alpha Oumar Konaré), Birama ne s'est jamais blotti à l'ombre du pouvoir pour mener une vie de " branché " comme l'auraient fait beaucoup de jeunes de sa génération ! Bien au contraire, il s'est battu pour se réaliser, pour être l'artisan de son ambition ! C'est ce qui fait de lui une référence pour cette jeunesse abonnée à la facilité et qui attend toujours que les fruits murs tombent dans " leurs bouches ouvertes ".
" Birama ne se considère pas comme un écrivain, mais comme une espèce de sorcier qui cherche à restituer les émotions humaines dans leur véracité ", écrivait l'auteur de l'article consacré à l'édition 2010 du festival Etonnants Voyageurs dans Libération. Et ce sorcier ne demande qu'à faire disparaître les méchants, les injustes, les corrompus, les misogynes, … pour l'avènement d'un vrai Etat de droit, une société plus juste ! Ce combat, il veut le partager avec la génération consciente à travers son comportement dans la vie quotidienne et surtout ses belles œuvres traduisant un état d'esprit au service d'un engagement sans faille.
Certes les marguerites ne poussent pas dans le désert, mais le flambeau du combat pour la liberté et la justice ne s'éteindra jamais fautes de combattants !
Critique Moussa Bolly
Source : Le Matin